4.09.2006

La déclaration Bonnet-Ribbentrop (6 décembre 1938)

Commentaire de la déclaration Bonnet-Ribbentrop (6 décembre 1938)
----------------------------------------------------------------------------------------------
Déclaration Bonnet-Ribbentrop :
1 - Le Gouvernement français et le Gouvernement allemand partagent pleinement la conviction que les relations pacifiques et de bon voisinage entre la France et l’Allemagne constituent l’un des éléments essentiels de la consolidation de la situation en Europe et du maintient de la paix générale. Les deux Gouvernements s’emploieront en conséquences de toutes leurs forces pour assurer le développement dans ce sens des relations entre leurs pays.
2 - Les deux Gouvernements constatent qu’entre leurs pays aucune question d’ordre territorial ne reste en suspens, et ils reconnaissent solennellement comme définitive la frontière entre leurs pays telle qu’elle est actuellement tracée.
3 – Les deux Gouvernement sont résolus, sous réserve de leurs relations particulières avec des puissances tierces, à demeurer en contact sur toutes les questions intéressant leur deux pays, et à se consulter mutuellement au cas où l’évolution ultérieure de ces questions risquerait de conduite à des difficultés internationales.
En fois de quoi, les représentants des deux Gouvernements ont signés la présente déclaration, qui entre immédiatement en vigueur.
Fait en double exemplaire, en langue française et allemande.
---------------------------------------------------------------------------------------------------

Introduction

« Hitler est de ces hommes vis-à-vis desquels on ne doit pas se départir d’une extrême vigilance » écrivit François-Poncet ambassadeur de France à Berlin.
Après l’apaisement relatif de l’année 1937, 1938 apparaît comme une année mouvementée. Les revendications de Hitler sur la Tchécoslovaquie font grimper la tension. Vu que la Tchécoslovaquie est alliée à la France et à l’URSS une attaque allemande peut à tout moment déclencher un conflit européen de grande ampleur. Or la France et la Grande-Bretagne ne veulent en aucun cas entrer dans une guerre à l’issue incertaine. La conférence de Munich est alors organisée afin de régler pacifiquement le problème tchécoslovaque. Lors de la conférence la France accepte l’occupation des Sudètes par l’Allemagne. En laissant la Wehrmacht porter atteinte à l’intégrité du territoire tchécoslovaque, la France va à l’encontre de ses engagements.
A son retour de Munich Chamberlain est acclamé pour avoir réussit à préserver la paix. Daladier par contre est moins optimiste. La France a en effet perdu beaucoup de son prestige en abandonnant un pays avec lequel elle avait signé une alliance. La France, en suivant l’exemple du Royaume-Uni, va même plus loin et signe, le 6 décembre 1938, une « déclaration d’intention et de bonne volonté réciproque »[1] à l’égard de l’Allemagne

Le document que nous allons étudier est donc un texte officiel fixant un accord entre le gouvernement français et le gouvernement nazi. Il est signé par les ministres des Affaires étrangères des deux pays, Georges Bonnet et Joachim von Ribbentrop. Ils ne sont pas les seuls rédacteurs du texte mais celui-ci porte la marque de leurs visions des relations franco-allemandes.
Bonnet est un radical. Il occupe successivement les fonctions d’ambassadeur à Washington[2] puis de ministre des finances et de l’économie (1937-1938) et enfin de ministre des affaires étrangères depuis le 10 avril 1938. Il est favorable à un rapprochement avec l’Allemagne. Selon lui c’est la meilleure façon d’éviter tout conflit. Il fait figure de chef de file des « pacifistes ». Il convaincus qu’il faut, amadouer Hitler par des concessions et essayer de mettre en place une collaboration économique fructueuse avec l’Allemagne.
Ribbentrop, lui, est le chef de la diplomatie allemande depuis le début de l’année 1938. Il était auparavant ambassadeur en Grande-Bretagne et remplace von Neurath qui était trop conciliant envers les britanniques aux yeux de Hitler. Une des idées de Ribbentrop est que l’attitude allemande finira inexorablement par susciter un conflit et qu’il faut s’y préparer[3].
Le document est relativement concis. Il est articulé en en trois paragraphes dans lesquels il est spécifié que :
· Les deux Etats s’engagent à maintenir des relations pacifiques
· Entre les deux pays les frontières existantes sont définitives
· Pour résoudre tout problème à l’avenir ils adopteraient la méthode des consultations.
Ce document à donc officiellement pour objet de maintenir la paix en Europe.
Pourtant la déclaration du 6 décembre 1938 soulève plusieurs questions : en se rapprochant de l’Allemagne, la France abandonne sa politique d’intransigeance qui avait prévalu jusque là. N’en a-t-elle plus les moyens ou bien a-t-elle changé d’avis de plein gré ? Et quelles sont les conséquences d’un tel changement de position ? Du côté de l’Allemagne cette démarche est tout aussi étrange. Hitler compte-t-il vraiment éviter un conflit avec la France ? Quelle valeur peut on donner à une déclaration de la part du Reich ? En somme quels sont les intérêts des deux pays dans un rapprochement, alors que la France est plus faible que jamais?
Afin de clarifier le texte il nous parait indispensable dans un premier temps de s’interroger sur la position des deux pays protagonistes à l’issue de la conférence de Munich (I). Nous nous arrêterons ensuite sur les dispositions officielles de la déclaration du 6 décembre 1938 et sur le redéploiement des zones d’influence qu’elle entraîne (II). Finalement nous verrons que les contradictions existantes entre les buts diplomatiques allemands et français rendent impossible le respect de la déclaration (III).


A. La France affaiblie

1/ Les faiblesses françaises

Dans les Nouveaux Cahiers publiés en Avril 1938, Detoeuf, directeur de la société Alsthom écrit que : « la perte de notre rang, notre humiliation en terme de puissance date de longtemps, nous serons ce que nous sommes, un pays de seconde classe». Certes cette citation est quelque peu provocatrice et tout aussi exagérée mais force est de constater que la France doit se satisfaire depuis l'année 1933 d'une économie végétative. Tous les maux tels que la crise de l'investissement, la chute de la production, le déficit budgétaire ont jusque là résisté à toutes les thérapies qui ont pu être essayées; tant et si bien qu'en 1938, la France s'installe profondément dans la récession. Tous les indicateurs économiques redeviennent négatifs. La production s'effondre et se fige péniblement à un niveau proche de celui de 1934. Le chômage progresse à nouveau et le programme du réarmement semble compromis. Les prix français malgré les politiques de dévaluation du franc en juin 1937 et en mai 1938 restent néanmoins plus chers que les prix étrangers. Qui plus est, la nature de la structure commerciale française est assez inquiétante. Ainsi si l'on s'intéresse à la nature des relations commerciales franco-allemandes, trois grandes catégories de biens dominent les exportations françaises ; les produits semi-ouvrés et ouvrés des industries textiles, les produits bruts d'élevage et d'agriculture et enfin les fers et les aciers ouvrés. Du côté allemand, il se trouve que l'on exporte essentiellement des machines, des combustibles et des produits chimiques. La situation économique est telle en 1938, qu'il convient de penser avec Jacques Marseille que les relations économiques franco-allemandes sont de « nature coloniale ». La domination économique allemande ne fait guère de doute. Suite à l'accord du 10 juillet 1937, le Reich se procure les matières premières nécessaires à son industrie lourde et devient le fournisseur exclusif de la France en coke.

Diplomatiquement parlant, la France apparaît comme un pays isolé. L'alignement systématique sur les britanniques en matière de politique étrangère érigée en paradigme depuis les années 1930 trouve ses limites en 1938. En effet, de plus en plus, la Grande Bretagne mène seule les conditions de négociations avec le IIIème Reich et les conciliations obtenues dans les accords germano-britanniques sont telles que la France ne peut tenir sa position d'intransigeance face à l'Allemagne. Démunie de l'appui britannique, pour qui le compromis et le pragmatisme sont devenus des principes de la diplomatie, la France se voit obligée de négocier. En 1938, elle apparaît clairement comme le maillon faible dans le concert des grandes nations que sont l'Italie, l'Allemagne, la Grande-Bretagne et la France. A cela il convient d'ajouter que la position de la France était d'autant plus affaiblie par le manque d'alliances effectives en Europe de l'Est, ce qui résultait dans une grande mesure, de sa politique d'hésitation et d'incohérence envers les Etats de cette zone, tandis que l'attitude passive à l'égard de la crise germano-tchécoslovaque diminuait la valeur de la France en tant que partenaire d'un front commun de résistance contre l'expansion germanique en Europe de l'Est. Il semblait bien que l'on surestimait les forces de l'adversaire en même temps qu'on sous estimait ses propres forces ainsi que celles de ses alliés.

Enfin, des dissensions entre les politiques quant à l'attitude à adopter face à Berlin ont considérablement affaibli la France. C'est ce que nous verrons dans le deuxième point.

2/ Les partisans de la « nouvelle politique » et les bellicistes

En réalité, deux courants de pensées balaient la France ; il y a ceux qui prônent l'élargissement de la coopération économique franco-allemande par l'inclusion et le rattachement plus étroit de l'Allemagne à un système économique international et il y a enfin ceux qui prônent le rejet de toute tentative de rapprochement avec l'Allemagne nazie.

Le premier modèle fut inspiré par les conceptions économiques de Ch. SPINASSE et L. BLUM et se référait à l'exemple des relations franco-allemandes de l'époque d'Aristide BRIAND. Les partisans de ce modèle craignaient que le gouvernement Daladier n'amène, par une mesure irréfléchie, à des perturbations économiques sur les marchés mondiaux qui pousserait l'Allemagne sur la voie de la guerre. Toutefois ce modèle fut repris au 35ème Congrès du Parti Radical en octobre 1938. Expliquant la politique expansionniste des Etats de l'Axe par l'injustice que constitue le Traité de Versailles, les radicaux estiment que si l'Italie et l'Allemagne se sont lancés dans une politique expansionniste, c'est parce qu'il leur fallait trouver des matières premières dont le Traité de Versailles les a injustement privé en leur confisquant leurs colonies. Afin de contenir ces Etats, il fallait comme l'a constaté G.BONNET, tenter un rapprochement sur le terrain économique. L'opinion publique restait encore sous la forte impression des expériences subies par la France au cours de la Première Guerre Mondiale. Cette opinion n'était donc pas disposée à une action offensive décidée contre le IIIème Reich, surtout une action militaire. Certains hommes politiques et industriels français tels que l'ambassadeur François-Poncet ou le Comité des Forges prônaient même une restitution de leurs colonies aux Allemands et Italiens. Ce rapprochement avec l'Allemagne n'était certes pas populaire car il signifiait la révision de la politique anti-allemande menée depuis presque cinq siècles. Néanmoins une telle réorientation était exigée, après Munich, par les partis de droite. Selon les partisans de ce rapprochement, de grandes concessions en faveur de l'Allemagne pourraient être escomptées sous la forme d'un accord franco-allemand qui garantirait le statut quo territorial de la France. Face à la supériorité allemande qui se manifestait de plus en plus nettement, il s'avérait selon ces personnes, de moins en moins évident que la France puisse maintenir sa position parmi les grandes puissances d'Europe ; il ne lui restait que la défense de son statu quo par l'établissement de relations amicales avec l'Allemagne même au prix du relâchement de ses alliances en vigueur. Pour les tenants de cette idée, il faut donc se libérer de ces engagements ou tout au moins limiter les engagements s'il n'était pas possible de les ignorer pour des raisons de prestige.

L'autre courant qui circulait était en opposition complète avec les deux tendances selon lesquelles un rapprochement avec l'Allemagne était bon. Ce courant envisageait une action contrecarrant la politique expansionniste d'Hitler par la formation d'une large coalition des Etats démocratiques avec la participation de l'URSS. Le mot d'ordre pour cette doctrine était la défense du statu quo de l'Europe, donc de la France ainsi que le droit à l'existence et au développement de toutes les nations grandes ou petites ainsi que la dénonciation de l'idée hitlérienne du Lebensraum. Un tel modèle de réflexion était soutenu par la majorité des socialistes et des communistes, une partie des radicaux et certains hommes politiques de la droite nationaliste.



B. Les souhaits allemands

1/ Une situation économique critique

La situation économique allemande reste, malgré les signes manifestes d'embellie qu'elle connaît, une économie confrontée à plusieurs types de problèmes. Sur le plan alimentaire, le Reich importe beaucoup de denrées, qu'elles viennent de France ou d'ailleurs. Par ailleurs, l'industrie allemande achète pour une valeur de plus de 2 milliards de ReichMark de matières premières, soit près de 60% des importations totales du Reich. Pauvre en fer, l'Allemagne en importe essentiellement de France et de Suède. Les matières premières indispensables pour envisager tout réarmement manquent à l'Allemagne nazie dépendante des importations de matières premières. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles Ribbentrop a accepté cette invitation ; c'est pour relancer le commerce franco-allemand qui est à un niveau très bas depuis 1937. Rappelons que les échanges franco-allemands garantissent au moins en partie l'approvisionnement du Reich en minerai de fer et ce depuis les accords du 10 juillet 1937

La pression existe également à l'intérieur du Reich. En effet la politique de grands travaux engagée par Hitler montre des signes d'épuisement et ne réussit pas à faire disparaître le chômage. Le déficit budgétaire se creuse, et ce d'autant plus après l'annexion de l'Autriche. Malgré le fait que l'Autriche et l'Allemagne soient à priori des économies complémentaires, dans la mesure où l'Autriche peut fournir une bonne partie des matières premières que recherche le Reich, il apparaît que l'annexion de l'Autriche fut plus un poids qu'une chance. En effet, si le déficit commercial du Reich fin 1937 se monte à 180 Millions de RM, celui de la Grande Allemagne se monte à environ 400 millions de RM.


2/ Une entente économique pourrait résoudre les problèmes

Ce que von Ribbentrop est venu chercher en répondant à l'invitation de G.BONNET, c'est la possibilité d'une entente économique. N'est ce pas ce qu'il faut comprendre au vu de l'importante délégation de conseillers économiques qui l'accompagnent à Paris. L'Allemagne estime en effet que la France doit abandonner une politique commerciale dont les visées ont un caractère essentiellement politique. En effet, le commerce franco-allemand est amorphe; De fait, un modus vivendi était nécessaire. Aussi Berlin réclame lors des tractations une réduction des tarifs douaniers que la France impose aux produits allemands afin que l'Allemagne puisse exporter davantage et enfin Berlin souhaite que la France lève les interdictions qui frappent les achats allemands de caoutchouc, d'aluminium, de phosphore, des essences et de coton. C'est là l'un des aspects primordiaux de cette déclaration, c'est une façon pour Berlin de pouvoir acheter des matières premières indispensables à son réarmement.

Remarquons au passage que les demandes allemandes trouvent écho en France où les lobbys d'exportations ainsi que les agriculteurs exercent de très fortes pressions sur les gouvernements en place afin de faciliter les échanges avec l'Allemagne. Pour eux, la relance du commerce bilatéral est une des clés du retour de la prospérité. A la vérité, l'absence de tout accord hormis celui du 10 juillet 1937 pénalise davantage les exportateurs français que leurs homologues allemands. Cette situation préjudiciable se devait d'être rapidement réglée.


Les décideurs français sont donc divisés sur la question de l’attitude à prendre à l’égard de l’Allemagne, sachant que leur pays est en perte de puissance. Sous l’influence de G. Bonnet c’est finalement l’option d’un rapprochement qui est choisie. Ce rapprochement se concrétise par la signature de l’accord du 6 décembre 1938. L’Allemagne de son côté est soucieuse de deux chose : d’une part elle a besoin de se remettre de ses difficultés économiques passagères (II) et d’autre part elle veut garantir l’inaction des démocraties face à sa politique de « coup de force » à l’Est (III).


II - Le rapprochement franco-allemand permet une redéfinition des zones d'influence

Face à la faiblesse de la France et aux difficultés économiques de l’Allemagne il s’agit donc de ménager un moment de répit, en d’autres termes d’éviter tout conflit entre les deux pays alors que la situation est critique. Mais l’apaisement entre la France et l’Allemagne est surtout une occasion de développer des relations commerciales indispensables aux deux pays, nous verrons dans un deuxième temps comment elles s’articulent.

A. Les buts officiels de la déclaration

La crise tchécoslovaque a montré la possibilité imminente d’une guerre. Dès le 30 septembre 1938 Chamberlain a conclu un pacte de non-agression avec Hitler afin de réduire au maximum les chances de conflit. Peu de jour après le Quai d’Orsay propose à l’Allemagne de signer un accord similaire. Durant tout le mois d’octobre 1938 les services diplomatiques des deux côtés du Rhin élaborent une proposition qui est acceptable par les deux parties. Le 5 novembre un accord est trouvé. Mais deux jours plus tard un diplomate Allemand, von Rath, est assassiné par un homme de confession juive à Paris. Cet événement retarde la signature du texte (c’est aussi cet assassinat qui déclenche outre-Rhin la « Nuit de Cristal »). Finalement le texte est approuvé en Conseil des Ministres le 23 novembre et la visite de Ribbentrop est fixée aux 6 et 7 décembre.
Le texte que Bonnet et Ribbentrop signent n’est pas un pacte de non-agression, ni une alliance militaire. C’est simplement une déclaration d’intention et de bonne volonté réciproque. En effet le §1 affirme : « Le Gouvernement français et le gouvernement allemand partagent pleinement la conviction que des relations pacifiques et de bon voisinage […] constituent l’un des éléments essentiels de la consolidation de la situation en Europe et du maintien de la paix générale » et plus loin on précise : « les deux gouvernements s’emploieront en conséquences de toutes leur forces pour assurer le développement dans ce sens des relation entre leurs pays. » La formulation n’est d’une part pas contraignante et d’autre part aucune allusion n’est faite à propos d’engagements militaires ; En fait les termes sont très vagues. L’utilisation de la formule « bon voisinage » suggère d’ailleurs plutôt un développement des relations économiques.
La portée de la déclaration est aussi nettement restreinte par le fait que l’on précise au §3 que les engagements du 6 décembre sont pris « sous réserve des relations particulières avec les puissances tierces ». En effet l’Allemagne est liée à l’Italie par le Pacte anti-komintern signé à l’automne 1936 qui consacre l’axe Rome-Berlin. La France pour sa part est alliée à la Tchécoslovaquie et à la Pologne depuis le milieu des années 1920, et à l’URSS depuis l’accord du 2 mai 1935[4]. Cette condition apportée aux relations pacifiques franco-allemandes est aussi une manière de réaffirmer la volonté des accords de Stresa signés le 11 avril de la même année.
Cependant il n’en reste pas moins que la volonté affichée de la déclaration est le maintient de la paix. Dans le §1 il est clairement dit que les deux gouvernements (l. 2) « partagent pleinement la conviction que des relations pacifiques » sont indispensable (l. 4) « pour le maintient de la Paix ».
Dans les deux paragraphes suivants le texte donne les moyens par lesquels la paix peut être atteinte.
Le §2 est une concession forte des Allemands : « Les deux Gouvernements constatent qu’entre leurs pays aucune question d’ordre territorial ne reste en suspens, et ils reconnaissent solennellement comme définitive la frontière entre leurs pays telle qu’elle est actuellement tracée. » Au moment de la déclaration seule l’Allemagne pouvait revendiquer quelque chose, à savoir l’Alsace-Moselle. En effet l’Allemagne fait cette concession sans que la France ne lui « donne rien en échange ». Avec la déclaration Hitler renonce donc définitivement à l’Alsace-Lorraine. Il reconnaît la bonne volonté de la France qui l’a laissée réoccuper la rive gauche du Rhin et reprendre la Sarre après le référendum du 13 janvier 1935. C’est un geste non négligeable qui pourrait faire croire à une réelle volonté de coopération de la part du Reich.
La deuxième modalité qui est sensée permettre de pérenniser les rapports pacifiques est donnée dans le §3 : «Les Deux Gouvernements sont résolus […] à demeurer en contact sur toutes les questions intéressant leurs deux pays et à se consulter mutuellement au cas où, l’évolution ultérieure de ces questions risquerait de conduire à des difficultés internationales. » En d’autres termes la France et l’Allemagne renoncent à toute action unilatérale et s’engagent à ce consulter avant toute action décisive.
De prime abord, et on l’a évoqué à l’époque, cette déclaration permet un deuxième Locarno en dehors du cadre de la SDN. Comme en 1925, les deux pays reconnaissent leur frontière et s’engagent à recourir au dialogue en cas de tension. En fait, l’Allemagne ayant quitté la SDN, le système mis en place en 1925 est plus ou moins caduc. Les Anglais immédiatement après la conférence de Munich, et ici aussi les Français, essayent par conséquent de restaurer un réseau d’engagements européens interdisant par leur imbrication l’éclatement d’un conflit.


B. Le redéploiement des impérialismes.

La dure réalité qui menace l'économie de guerre entraîne une réaction des autorités du Reich pour qui il est urgent de constituer et de réaliser le "Grosswirtschaftsraum". La constitution de cet espace entamée avec l'Anschluss semble se faire en direction de l'Est. Le contrôle des territoires occidentaux de la Tchécoslovaquie laisse espérer une augmentation du potentiel du Reich. Néanmoins, cette politique n'est réalisable que si le contact est maintenu avec les puissances occidentales, dont la France.

Suite à l'annexion de l'Autriche le 15 mars 1938, l'un des problèmes principaux auxquels le Reich était confronté était celui de la question des débouchés pour les produits allemands. Beaucoup de dirigeants français estimèrent alors que les pays d'Europe centrale et d'Europe du Sud-Est allaient constituer la zone dans laquelle le Reich allait déverser ses produits. De là est née la tendance à ne pas trop entraver les efforts du Reich dans son expansion économique en direction de ces territoires qui faisaient traditionnellement partie de la zone d'influence qui était dévolue à la France. D'un point de vue strictement économique, la France n'avait pas réellement rand chose à leur fournir. L'expansion économique du IIIème Reich avait fortement progressé dans cette partie de l'Europe et les économies de pays tels que la Yougoslavie, la Bulgarie, la Roumanie, la Grèce ou encore de la Hongrie étaient grandement dépendantes de l'Allemagne. L'Allemagne occupait même une place assez importante dans la part du commerce extérieur polonais et même dans une moindre mesure dans celui de l'U.R.S.S.

La conception des dirigeants français de ce qui s'appelait alors « la réorganisation économique de l'Europe », partait des prémisses que l'expansion allemande se dirigerait vers l'Europe orientale. C'était ce que supposait l'ambassadeur François-Poncet, ces suppositions résultat en effet de l'observation de la situation économique de l'Allemagne. D'une certaine façon, Bonnet voulait déployer devant l'Allemagne la perspective d'une expansion illimitée vers les territoires agricoles et les débouchés dont la France n'avait pas besoin.

Après Munich, la stratégie politique subit un changement essentiel. Son centre de gravité, pour reprendre les termes employés par M. MAZUROWA, se déplaçait progressivement de la politique continentale vers la politique impériale. Certains acteurs de la vie politique française tels que Pierre DOMINIQUE considèrent même que l'accord de Munich, contrairement çà ce qu'affirmait le sidérurgiste n'était pas une défaite française s'inscrivant directement "après Sedan, Waterloo et Sadowa", mais une défaite salvatrice car elle écarte la France d'une entreprise continentale pour laquelle n'est pas de taille. La thèse que DOMINIQUE défend dans son livre "Après Munich, veux tu vivre ou mourir" peut être résumée dans cette citation "Face à la mer! Les destinées de la France sont maritimes". Cette conception, formulée clairement pour la première fois au 35ème Congrès du Parti Radical de 1938, fut ensuite repris par le gouvernement Daladier fin 1938. Ce déplacement de l'axe de la politique étrangère a obtenu dans le langage des politiques et des diplomates d'alors l'appellation significative de "repli impérial" (c'est à dire de la concentration de la politique sur les problèmes de l'Empire.) Dans la nouvelle conception de la politique française + stratégie, il fut prévu que la ligne Maginot serve de couverture sur le continent tandis que le principal effort militaire serait dès lors axé sur la préparation de la défense, du maintien et du renforcement de l'Empire.



III - Les contradictions des volontés diplomatiques allemandes et françaises

Si la coopération économique est souhaitée par les deux Etats, les contradictions des volontés diplomatiques de la France et de l’Allemagne vont mettre à mal l’accord signé par Bonnet et Ribbentrop. Il y a deux points de divergence, d’une part la question de l’Europe de l’Est et d’autre part, mais dans une moindre mesure, l’attitude face à l’Italie.

A. Les enjeux de la déclaration pour l’influence en Europe de l’Est

1/ La France abandonne-t-elle ses alliés à l’Est ?

A la sortie de la conférence de Munich Léon Blum dénonce le « lâche soulagement » des Français. On peut se demander si en se rapprochant de l’Allemagne, la France ne s’éloigne pas par la même occasion encore plus de ses alliés en Europe de l’Est.
Dans le texte il n’y a matériellement aucun indice qui puisse laisser croire que le gouvernement français se désolidarise de la Tchécoslovaquie, de la Pologne ou de l’URSS. Au contraire le fait que l’on ait subordonné dans le §3 les relations franco-allemandes aux accords déjà conclus avec des puissances tierces, montre que la France n’entend pas abandonner ses alliés. (« Les deux gouvernement sont résolus, sous réserve de leurs relations particulières avec des puissances tierces, à demeurer en contact… » l. 12). De plus l’accord prévoit une consultation des deux pays au « cas où, l’évolution ultérieure de ces questions risquerait de conduire à des difficultés internationales » (l. 15). Cela veut dire notamment que l’Allemagne devrait tenir la France au courant si elle voulait entreprendre une action de force à l’Est. La France étant consultée au préalable, elle a dès lors la possibilité de réagir avant le fait accompli.
C’est la France qui d’ailleurs, lors de la rédaction du texte, insiste pour que soient pris en comptes les engagements conclus préalablement par la France. Bonnet le fait remarquer dans son ouvrage De Munich à la Guerre : « L’article 3 est l’objet de plus longues discutions […] C’est dans cet article que nous demandons l’insertion d’une réserve relative aux traités que la France à signés. […] La négociation est difficile. François-Poncet revoit tour à tour Goering, Ribbentrop et le juriste Gauss et leur affirme notre ferme résolution de maintenir nos pactes et nos alliances, exigeant, conformément à mes instructions, qu’on en fasse mention expresse dans la déclaration. »
Pourtant malgré les assurances répétées par Bonnet les ministres et les ambassadeurs de Tchécoslovaquie, de Pologne et de l’URSS ne se font pas trop d’illusion. Ils sentent que dans les faits les liens avec la France se relâchent.
On a dit que le pacte franco-allemand donnerait au Reich les mains libres à l’Est. C’est juridiquement inexact. Luchaire[5] fait d’ailleurs remarquer que : « Si M. Hitler cherche à modifier le statu quo de l’Est européen et que la France n’y fait pas obstacle, ce ne sera pas en raison du pacte du 6 décembre. Ce sera en raison de la solidarité franco-britannique et du désir anglais de ne pas risquer la guerre pour autre chose que pour le maintient du statu quo occidental – désir que partagent la plupart des Français. »


2/ Le « jeu allemand qui tend à neutraliser la France en vue de la grande affaire » (Kerrilis)
L’Allemagne pour sa part maintient une position encore plus ambiguë. On sait que pour Hitler la France a été depuis le début une cible de sa politique extérieure ; déjà dans Mein Kampf il a fait part de son aversion pour la France. Depuis sa jeunesse il partage les préjugés allemands courant envers la France. Il la haïssait doublement : d’une part en tant qu’ennemie principale de l’Allemagne, mais aussi comme symbole des lumières, de la Révolution de 1798 et donc de la démocratie… Pour lui la France était foncièrement décadente. Si sa position envers d’autres pays varie, la haine envers la France reste chez lui une constante. D’autre part nous savons aujourd’hui, qu’en même temps que Ribbentrop signait le rapprochement franco-allemand à Paris, Hitler donna des instructions à son Etat-major afin qu’il prépare des plans de guerre pour une attaque contre la France[6]. Cette position est contraire à la première phrase de la déclaration qui affirme que : « [Les deux gouvernements] partagent pleinement la conviction que les relations pacifiques […] constituent l’un des éléments essentiel pour […] la consolidation de la paix. »
L’Allemagne a en fait fait le choix de se tourner d’abord vers l’Est. Pour des raisons d’ordre économique, nous l’avons vu, mais aussi car la Grande-Bretagne aurait été intransigeante face à des revendications en Europe occidentale alors qu’elle était beaucoup plus disposée à fermer les yeux sur l’Europe de l’Est. Ce ne sont pas les idées de Hitler qui ont changé mais simplement l’ordre de ses priorités.
La déclaration Bonnet-Ribbentrop est pour l’Allemagne un moyen de continuer son avancée à l’Est. Hitler et Ribbentrop cherchent à apaiser la France avant, ce que le nationaliste Kérillis appelle, « la grande affaire ». En d’autres termes Hitler et Ribbentrop font patienter la France avant que son tour ne vienne.
En signant la déclaration l’Allemagne cache ses volontés expansionnistes et évite que la France n’intervienne pendant qu’elle est occupée à l’Est. En effet s'allier à la France est aussi un moyen de ficeler le gouvernement français, ou du moins de réduire sa marge de manœuvre, si la Wehrmacht agit à l’Est. La déclaration prévoit en effet au §3 une « consultation mutuelle » avant d’entreprendre une action touchant l’autre Etat signataire.
L’interprétation allemande du texte est donc sensiblement différente du côté du Reich. Le mal entendu se trouve dans l’article 2. L’Allemagne reconnaît la frontière rhénane, cependant, implicitement, elle attend en retour que la France abandonne ses alliances avec les pays de l’Est. Mais la France n’a pas l’intention, politiquement, de faire. Elle consent certes à une prédominance économique allemande inévitable ; mais elle souhaite que cette pénétration allemande soit progressive et pacifique.
Lors de la signature de la déclaration, Bonnet évoqua le thème des relations de la France envers l’Europe de l’Est et particulièrement envers la Tchécoslovaquie. Ribbentrop évita de se prononcer en affirmant : « qu’il examinerait la question dès son retour à Berlin. »[7]
Le quiproquo fut clairement mis à jour en juillet 1939 lors d’un échange de correspondance entre Bonnet et Ribbentrop concernant les garanties des frontières octroyées par la France à plusieurs pays de l’Est. Bonnet fit savoir à son homologue allemand qu’à aucun moment le 6 ou le 7 décembre, il n’avait déclaré que la France se dégageait de l’Est-européen, « ce qui est sans doute vrai »[8]. Ribbentrop répliqua alors, que l’esprit de la déclaration et des conversations qui l’avaient entourée impliquait bien un retrait de la France de l’Europe de l’Est au profit de l’Allemagne, « ce qui n’était sans doute pas inexacte non plus »[9].
Mais à ce moment la controverse est déjà dépassée puisque dès le 15 mars 1938 la Wehrmacht avait pris entière possession de la Tchécoslovaquie.

L’attitude de la France en décembre 1938 est aussi liée aux revendications de plus en plus fortes de l’Italie.

B. Le problème de l’Italie

1/ La France face aux revendications italiennes

Une semaine avant l’entrevue de Bonnet et Ribbentrop à Paris, les députés italiens avaient crié : « Nice, Corse, Tunisie » lors d’une séance en présence de Mussolini et du nouvel ambassadeur français à Rome, François-Poncet. L’Italie convoitait en effet ces terres, et certaines installations économique françaises en Afrique. Plus précisement l'Italie revnediquait les terres prises par la France durant la période napoléonienne (Savoie, Corse) et voulait entrer dans le CA de Suez ou, du moins, acheter des actions de la ligne de chemin de fer allant de Djibouti à Addis-abeba. On peut donc penser que durant la rédaction de la déclaration l’attention française se soit aussi concentrer sur le Sud.
En obtenant la garantie de ses frontières à l’Est, dans le §2 de la déclaration, la France pouvait en effet se concentrer plus efficacement sur l’Italie dont les positions devenaient inquiétantes.
Auparavant la France avait essayé de se protéger en encerclant l’Allemagne. Avec la signature de la déclaration du 6 décembre 1938 la France perd quelque peu son soutient et son influence à l’Est. Mais Bonnet espère ainsi gagner de la sécurité vis-à-vis de l’Italie. Cette idée est bien résumée par Luchaire : « Les sécurités indirectes que la France a abandonnées dans le centre et l’est de l’Europe nous valent maintenant une sécurité directe et complète sur le Rhin et en Méditerranée. »[10]

2/ L’axe Rome-Berlin

Toute l’ambiguïté réside dans le fait que l’Italie est l’alliée du Reich. Avant d’engager les discutions avec la France, Hitler en a informé Mussolini et celui-ci n’a alors pas fait d’objection. Or peut de temps avant la signature des accords les revendications de la part de l’Italie s’intensifient (nous avons déjà évoqué l’évènement du 30 novembre à la Chambre italienne). Mussolini n’y fut pas encouragé par son homologue allemand. Mais (l’historien Charles Bloch fait remarquer que) vu la dépendance de l’Italie face au Reich[11], Mussolini n’aurait pas osé une telle démarche sans compter sur la complicité de son allié.
Autrement dit les revendications italiennes sont utiles à Hitler pour exercer une pression sur la France afin que celle-ci ne puisse s’opposer à son expansion à l’Est.
L’idée allemande est la suivante : La France est portée à concéder à l’Allemagne ses intérêts à l’Est contre la garantie de la frontière rhénane pour pouvoir se protéger contre les remous italiens. En sachant que cette agitation en méditerranée est crée plus ou moins de toute pièce par Hitler lui même.
On voit ainsi mieux que le but premier de Hitler est politique et qu’il met tout en œuvre pour y parvenir : Il oblige la France à accepter au moins implicitement de se retirer de l’Est en s’appuyant sur la menace que représente l’Italie. Et comme la France n’est pas prête à se désintéresser totalement de l’Europe de l’Est, il masque ses intentions politiques en faisant croire qu’il veut juste un retrait économique de la France, ce à quoi elle consent par la déclaration du 6 décembre 1938.

Conclusion

____________________________________________________________________________________

[1] Le Temps, 24.11.1938, in CNRS p.416
[2] Il se méfie du Front Populaire. Son hostilité à L. Blum lui vaut d’être muté à l’ambassade de Washington
[3] In Turbulente Europe, p.405
[4] Riposte à la décision de Hitler le 16 mars de remilitariser l’Allemagne.

[5] Fervent partisan du rapprochement avec l’Allemagne. Cité in L’HUILLIER (Fernand), « Les Français et l’accord du 6 décembre 1938 », Colloques internationaux du CNRS, Les relations franco-allemandes 1933-1939, Paris, CNRS, p.418
[6] cf. BLOCH (Charles), « La place de la France dans les différents stades de la politique extérieure du IIIe Reich », Colloques internationaux du CNRS, Les relations franco-allemandes 1933-1939, Paris, CNRS, p. 29
[7] BONNET (Georges), De Munich à la guerre, Paris, Plon, 1967, p. 221
[8] TACEL (Max), La France et le monde au XXe siècle, Paris, Masson, 1989, p. 167
[9] TACEL, ibid.
[10] L’HUILLIER, ibid, p. 418
[11] L’appuis de l’Allemagne lui est indispensable pour sa politique extérieure.
____________________________________________________________________________________
BIBLIOGRAPHIE :
- DUROSELLE (Jean-Baptiste), Histoire des relations internationales de 1919 à 1945 (tome 1), Paris, Armand Colin, 2001, 469 pages
- MILZA (Pierre), Les relation internationales de 1918 à 1939, Paris, Armand Colin, 2000, 235 pages
- GIRAULT (René), FRANK (Robert), Turbulente Europe et nouveaux mondes 1914-1941, Paris, PBP, 2004, 513 pages
- POIDEVIN (Raymond), BARIETY (Jacques), Les relations franco-allemandes 1815-1875, Paris, Armand Colin, 1977, 377 pages
- TACEL (Max), La France et le monde au XXe siècle, Paris, Masson, 1989, 285 pages
- BONNET (Georges), De Munich à la guerre, Paris, Plon, 1967, 582 pages
- BLOCH (Charles), « La place de la France dans les différents stades de la politique extérieure du IIIe Reich », Colloques internationaux du CNRS, Les relations franco-allemandes 1933-1939, Paris, CNRS, pp. 15-31.
- ADAMTHWAITE (Anthony Paul), « The Franco-German Declaration of 6 December 1938 », Colloques internationaux du CNRS, Les relations franco-allemandes 1933-1939, Paris, CNRS, pp. 395-409
- L’HUILLIER (Fernand), « Les Français et l’accord du 6 décembre 1938 », Colloques internationaux du CNRS, Les relations franco-allemandes 1933-1939, Paris, CNRS, pp. 411-424
- SCHIRMAN (Sylvain), Les relations économiques et financières franco-allemandes, Paris, Ministère de l’économie et des finance, 1995, 304 pages

0 Comments:

<< Home